Pyramides, miel et pharaons

Un miel retrouvé dans une tombe égyptienne, encore consommable après plus de trois mille ans : l’histoire circule régulièrement sur les réseaux sociaux.

Pourtant, les comptes rendus des fouilles et les analyses des découvertes ne démontrent pas que ce miel soit toujours comestible.

Pour comprendre ce qui a réellement été trouvé, il faut revenir aux observations des archéologues de l’époque et aux travaux des chimistes.

Pour nous, apiculteurs, chaque fois que cette anecdote est présentée comme une preuve pouvant laisser croire que le miel se conserve indéfiniment, quelles que soient les conditions, nous avons alors de bonnes raisons d’expliquer sa stabilité. 

En 1905 un liquide d’abord pris pour du miel

La première piste nous conduit dans la Vallée des Rois, en février 1905. La tombe KV46 abrite Youya et Touya, les parents de la reine Tiyi, épouse d’Amenhotep III. Ce sont de hauts personnages de la XVIIIe dynastie, mais leur tombe n’est pas celle d’un pharaon.

Arthur Weigall, présent lors de l’ouverture, raconte dans une lettre familiale avoir vu un vase d’albâtre contenant ce qu’il prend pour du miel encore liquide. L’égyptologue F. Filce Leek reproduit ce témoignage dans Bee World en 1975. L’observation est intéressante, mais elle reste une première impression devant le contenu d’un récipient. (Davis, 1907 ; Leek, 1975, p. 143).

Dès 1907, le récit publié par Theodore Davis apporte une réserve majeure : le liquide avait d’abord été pris pour du miel, avant d’être considéré comme du natron, un mélange de sels minéraux. Le texte ne confirme donc plus l’identification initiale. (Davis, 1907, p. 8).

Le catalogue de James Edward Quibell, paru en 1908, donne une autre identification, accompagnée d’observations plus précises. A la page 49, le vase n° 51105 est décrit comme contenant environ 100 millilitres d’un liquide brun, limpide et visqueux, identifié comme de l’huile de ricin.

Dans l’annexe du même ouvrage, Alfred Lucas présente l’analyse d’un prélèvement d’environ 5 millilitres provenant d’un vase d’albâtre de cette tombe. L’échantillon ressemble au miel, mais il est très rance. Son odeur et son goût évoquent une huile. Il est insoluble dans l’eau, soluble dans l’éther et réagit aux essais utilisés pour reconnaître les corps gras. Lucas conclut à une huile de ricin devenue très acide et altérée au cours du stockage. (Quibell, 1908, p. 49, 75–76).

Les publications ne donnent donc pas la même identification : Davis évoque du natron, tandis que Quibell et Lucas identifient de l’huile de ricin dans le vase n° 51105.

Aucune de ces conclusions ne permet de présenter ce récipient comme un pot de miel demeuré intact pendant des millénaires. (Davis, 1907 ; Quibell, 1908).

La tombe de Toutankhamon, des inscriptions et des résidus

Dans la tombe de Toutankhamon, les observations sont différentes.

L’équipe de Howard Carter a découvert deux récipients en poterie, numérotés 614j et 614k, portant une inscription traduite par « miel de bonne qualité ». (Leek, 1975, p. 141).

Dans son ouvrage de 1934, Lucas explique que les deux jarres étaient presque vides. Il ne restait que des traces sèches sur leurs parois. L’analyse de l’un de ces résidus n’avait pas donné de réaction chimique positive permettant de confirmer la présence de miel. Lors du traitement à l’eau chaude, une légère odeur de caramel constituait le seul indice évoquant du sucre. (Lucas, 1934, p. 26).
Lucas prend soin de préciser la portée de ce résultat. Une substance très altérée pouvait ne plus répondre aux tests disponibles à l’époque. La question du contenu initial reste donc ouverte.

En revanche, son compte rendu ne décrit pas un miel conservé intact. (Lucas, 1934, p. 26).
Le chimiste rapporte aussi la découverte, dans une grande jarre d’albâtre de Toutankhamon, d’une masse noire couverte de restes de petits coléoptères et contenant des cristaux sucrés. Les tests confirmaient la présence de sucre, mais l’origine de l’ensemble demeurait indéterminée. Lucas envisageait du miel ou un jus de fruits, notamment de raisin ou de dattes. La présence de sucre était établie ; celle d’un miel encore consommable ne l’était pas. (Lucas, 1934, p. 26).

C’est ici que le récit souvent repris devient trop affirmatif. Une inscription ancienne ne remplace pas l’analyse de ce qui subsiste dans le récipient. Trouver du sucre ne suffit pas non plus à identifier du miel. Et même si cette identification était certaine, il resterait à établir l’état sanitaire du produit et ses qualités alimentaires.

L’existence de l’apiculture égyptienne repose, elle, sur des documents bien réels. Leek décrit notamment les scènes de récolte et de conditionnement représentées dans la tombe de Rekhmirê. ces observations portent sur la conservation supposée d’un aliment pendant plusieurs millénaires, pas sur la place du miel dans l’Égypte ancienne. (Leek, 1975, p. 145).

Les analyses récentes peuvent retrouver des traces de miel

Les méthodes actuelles permettent parfois de reconnaître un produit apicole là où les anciennes analyses n’avaient pas abouti.

En 2025, une équipe a réexaminé un résidu découvert en 1954 dans des récipients de bronze d’un sanctuaire de Paestum, en Italie, daté de 530 à 510 avant notre ère.

Les chercheurs ont détecté des sucres, des produits de leur dégradation et des fragments de protéines caractéristiques des sécrétions des abeilles. Cet ensemble soutient l’hypothèse que les récipients avaient contenu du miel ou des rayons de miel. Le matériau avait auparavant été interprété comme un mélange de cire, de graisse ou de résine. (Carvalho et al., 2025).

Cette étude ne concerne pas une tombe égyptienne et ne démontre pas que le résidu soit consommable. Elle montre qu’une ancienne analyse négative peut mériter un nouvel examen. Identifier les traces d’un produit apicole apporte une information historique. Affirmer qu’on pourrait encore le manger demanderait d’autres preuves. (Carvalho et al., 2025).

Références

Carvalho, L. d. C., Pires, E., Domoney, K., Zuchtriegel, G., & McCullagh, J. S. O. (2025). A symbol of immortality: Evidence of honey in bronze jars found in a Paestum shrine dating to 530–510 BCE. Journal of the American Chemical Society, 147(33), 29756–29766. https://doi.org/10.1021/jacs.5c04888

Davis, T. M. (1907). The tomb of Iouiya and Touiyou. Archibald Constable and Company. Consulter la publication originale. Passage utilisé : p. 8, récit de la découverte.

Kędzierska-Matysek, M., Teter, A., Daszkiewicz, T., Topyła, B., Skałecki, P., Domaradzki, P., & Florek, M. (2025). Effect of temperature of two-year storage of varietal honeys on 5-hydroxymethylfurfural content, diastase number, and CIE color coordinates. Agriculture, 15(6), Article 652. https://doi.org/10.3390/agriculture15060652

Leek, F. F. (1975). Some evidence of bees and honey in ancient Egypt. Bee World, 56(4), 141–148, 163. https://doi.org/10.1080/0005772X.1975.11097564

Lucas, A. (1934). Ancient Egyptian materials & industries (2e éd.). Edward Arnold & Co. Consulter la publication originale. Passage utilisé : p. 26, observations et analyses des substances anciennes.

Quibell, J. E. (1908). Tomb of Yuaa and Thuiu (Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, nos 51001–51191). Imprimerie de l’Institut français d’archéologie orientale. Consulter la publication originale. Passages utilisés : p. 49 et annexe p. 75–76 ; analyses signées Alfred Lucas.